En imposant des droits de douane colossaux, Donald Trump veut imposer ses règles au reste de planète. Selon l’économiste Maxime Combes, il faut répondre par des politiques permettant une relocalisation écologique et solidaire.
Il l’a surnommé le « Jour de la libération ». Le président des États-Unis Donald Trump a annoncé, le 2 avril, des taxes douanières colossales. Il a notamment décidé d’appliquer 20 % de droits de douane sur les importations européennes et 34 % sur celles en provenance de Chine. Un plancher minimal de 10 % sera dans tous les cas infligé à tous les pays de la planète. Il entrera en vigueur dès le 5 avril, tandis que les majorations plus élevées s’appliqueront à partir du 9 avril.
L’annonce a secoué les dirigeants du monde entier : les États-Unis n’avaient pas imposé de telles barrières depuis 1930. « Notre pays a été pillé, saccagé, violé et dévasté par des nations proches et lointaines, des alliés comme des ennemis », a prétendu Donald Trump pour justifier sa politique. Selon lui, les partenaires économiques des États-Unis les auraient « arnaqué » depuis des années, et les nouveaux droits de douane permettraient d’inaugurer un nouvel « âge d’or » de l’Amérique, de réindustrialiser le pays et de créer des emplois.
Depuis son arrivée à la Maison-Blanche en janvier, le président a déjà mis en place des taxes de 25 % sur les importations automobiles et leurs pièces détachées, de 25 % également sur l’acier et l’aluminium, et 20 % de plus sur tous les produits venant de Chine. Lors de son premier mandat, de 2017 à 2021, il avait déjà imposé des barrières douanières, mais jamais à un tel niveau.
Pour l’économiste Maxime Combes, issu du mouvement altermondialiste, la politique économique menée par le président des États-Unis est désormais celle de la « loi de la jungle ». Il plaide à l’inverse pour une politique alternative de relocalisation écologique et solidaire en Europe.
Reporterre — Comment analysez-vous les annonces de Donald Trump et sa volonté de renouer avec des politiques protectionnistes très fortes ?
Maxime Combes — C’est une décision très importante. Si Donald Trump ne revient pas sur ces annonces dans les semaines à venir, cette date restera dans l’histoire comme marquant la fin d’un processus global. Celui-ci consistait à réduire progressivement, sous différentes formes (des négociations multilatérales, bilatérales ou régionales), les droits de douane.
Une précision néanmoins : les droits de douane ne sont pas l’unique objet permettant de caractériser si l’on mène (ou non) une politique favorable au libre-échange ou à la mondialisation. La mondialisation, c’est aussi un ensemble de traités, d’accords bilatéraux, qui ne réduisent pas seulement les droits de douane, mais qui réduisent aussi les possibilités pour les pouvoirs publics d’encadrer le commerce international. La mondialisation, c’est considérer qu’on laisse faire le marché. Ce n’est donc pas parce que Donald Trump met en place aujourd’hui des droits de douane que l’on peut dire qu’il rompt complètement avec la mondialisation.
Avec ces annonces, on quitte la mondialisation telle qu’elle a existé ces 20-30 dernières années, pour entrer dans ce que l’on pourrait appeler la « loi de la jungle » : celui qui est puissant — les États-Unis — détermine les règles pour le reste de planète.
Est-ce la fin du libre-échange ? Ou le retrait des États-Unis du commerce mondial pourrait-il accélérer le libre-échange ailleurs sur la planète, avec d’autres pays qui renforcent leur coopération entre eux ?
Dire que les États-Unis vont se soustraire à cette mondialisation, et qu’elle va perdurer avec les autres pays de la planète, est une hypothèse tout à fait crédible. Par exemple, si les droits de douane qui s’appliqueront aux exportateurs canadiens sont bien plus importants, et que cela leur ferme des parts du marché étasunien, il est fort probable qu’ils chercheront à gagner des parts sur les marchés européens ou chinois.
« Il faut construire une politique alternative de relocalisation écologique et solidaire »
On peut très bien imaginer que le Ceta, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada, devienne encore plus important à l’avenir, du fait de la décision des États-Unis. Mais cela reste des hypothèses extrêmement difficiles à vérifier. Ce qui est certain, c’est que le monde bascule.
Quid du Mercosur, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et cinq pays d’Amérique latine ?
Les négociations ont été conclues le 6 décembre dernier, on est dans la phase de traduction et de révision légale du texte. Il devra ensuite être présenté au Conseil de l’Union européenne. Il est certain que les partisans de cet accord et de la mondialisation se serviront de la décision de Donald Trump. Ils diront : « Regardez, on ne va plus pouvoir exporter nos Volkswagen, nos vins et spiritueux français aux États-Unis ! On n’a qu’à conclure des accords avec le Mercosur, et avec l’Inde, l’Australie, la Thaïlande, le Cambodge… »
Selon moi, il n’est pas sérieux de considérer que ce qui se passe depuis quinze ans — une « slowbalization », une mondialisation lente, molle — ne serait qu’une parenthèse, et qu’on pourrait revenir à ce monde enchanté de la mondialisation heureuse. C’est refuser de tirer les leçons des cinq dernières années : la pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions commerciales internationales avec l’élection de Donald Trump… En cinq ans, c’est la troisième fois que nos emplois, nos activités, nos entreprises sont victimes de décisions ou d’événements ayant lieu à l’extérieur de nos frontières et sur lesquels nous n’avons aucune prise.

Des entreprises françaises — qu’on a sauvées pendant la pandémie, le secteur automobile par exemple — se retrouvent dans la panade aujourd’hui à cause des décisions de Donald Trump. Si l’on veut les sauver à nouveau, il faut prendre des décisions qui vont avec : réduire notre dépendance à ces marchés mondiaux. Ça ne signifie pas arrêter le commerce international, mais restreindre notre exposition à ces marchés mondiaux parce qu’ils deviennent totalement instables.
Il faut retrouver une prise sur notre économie et cela doit se faire à l’échelle de l’Union européenne. Ce qu’il faut, ce sont des politiques publiques permettant une relocalisation écologique et solidaire, en solidarité internationale avec les autres pays. Il faut construire la résilience de l’économie européenne, reprendre la main sur les infrastructures numériques et de transports par exemple, pour construire une forme d’autonomie mais aussi de sécurité. C’est cette vision que les pouvoirs français et européens devraient déployer, au lieu de quémander à Donald Trump de bien vouloir revenir sur ses décisions.
Quelle différence y a-t-il entre le protectionnisme de Donald Trump et celui prôné par le mouvement altermondialiste ?
Quand le mouvement altermondialiste dit qu’une autre mondialisation est possible, la première chose qu’il exige est une régulation de la mondialisation, pas des dérégulations. Donald Trump, lui, va déréguler la finance américaine et une partie de la finance internationale. Il ne mène pas une politique de démondialisation, il utilise ce qu’il pense être un outil adéquat — les droits de douane — pour affirmer la puissance des États-Unis à l’échelle internationale.
Il ne suffit pas d’augmenter les droits de douane sur l’ensemble des produits pour sortir de la mondialisation. La mondialisation, c’est surtout le fait de considérer que les politiques publiques visant à encadrer et réguler ce commerce international ne sont pas les bienvenues parce que le marché ferait le job. C’est cette logique-là que le mouvement altermondialiste veut remettre en cause : ce n’est pas au marché de décider ce qu’on importe et ce qu’on exporte. Il y a des enjeux de territoires, de bien-être des populations européennes, d’emplois, de solidarité, qui sont tout aussi importants que des enjeux de compétitivité ou de rentabilité des filières.