Pépieux : le cèdre fracasse le toit du château mais n’ébranle pas les convictions du domaine
Plusieurs centaines d’arbres à terre, un toit éventré par la chute d’un cèdre et un domaine à l’arrêt. Au château Massamier La Mignarde, la tempête Nils a laissé des traces profondes. Mais la famille Vènes transforme l’épreuve en affirmation : la résilience passe par la diversité, dans les forêts comme dans les vignes.
par Arnaud Gauthier L’Echo du Languedoc
« Ma fille était à l’intérieur. J’étais avec elle au téléphone pour lui dire de bien rester à l’abri. Elle s’inquiétait pour l’immense cèdre du parc… J’ai à peine eu le temps de lui dire que le danger était plutôt du côté des pins très vulnérables au vent que crac… » À 12h07, le 12 février 2026, la conversation entre Frantz et sa fille s’interrompt dans un craquement sec. Le cèdre bicentenaire, haut de près de trente mètres, vient de céder. Il a traversé le toit du château Massamier La Mignarde dans un fracas que la famille Vènes n’oubliera pas. Jamais.

À coup sûr, il s’agit-là de l’image la plus spectaculaire du passage de la tempête Nils sur Pépieux. Mais loin d’être la seule blessure dans ce domaine du Minervois qui abrite château, cave, bassin et parc avec jardin. « Plusieurs centaines d’arbres sont tombés… », souffle Frantz. Depuis dix jours, le chef de famille et propriétaire des lieux organise. Appelle. Attend. Sécurise. Et pare au plus pressé. « Rien n’avance », s’exaspère-t-il. Rien ? Pas vraiment. Tout autour du château, les petites mains s’activent. Une cagnotte en ligne a même été ouverte. Car, ici, il reste encore beaucoup à faire avant que le domaine puisse relancer son activité. La reconstruction prendra du temps.
Des dégâts compliqués à mesurer pour l’heure
« C’est très compliqué pour l’heure de chiffrer précisément les conséquences mais outre la toiture du château, il y a aussi celle de la cave et surtout plusieurs centaines d’arbres qui sont tombés ce 12 février… » Avec son épouse Emmanuelle, Frantz coordonne depuis l’après tempête. Le couple a pu compter sur l’aide d’amis et sur la famille dès le week-end suivant le coup de vent. Tous se sont remonté les manches. Barthélémy, 19 ans, était en formation en région parisienne. « Quand j’ai reçu les photos, j’ai cru à des images générées par IA. C’était irréel », lâche le cadet des cinq enfants Vènes. Autorisation d’absence, train, retour au domaine. Il n’a pas perdu de temps pour rejoindre l’Aude.
Attendre les spécialistes
Depuis, et du haut de ses 19 ans, Barthélémy s’affaire sur le domaine pour dégager ce qui peut l’être. Devant le château au toit éventré par la chute du cèdre, avec un petit groupe, ils continuent à ouvrir des accès. « Il va falloir l’intervention de deux grues pour soulever le cèdre afin de pouvoir le débiter. Et il y a de fortes chances qu’une partie du toit soit arrachée en le déplaçant », explique le jeune homme. Mais l’intervention n’est pas pour tout de suite. Les spécialistes manquent à l’appel : tout le département panse ses plaies.
Un expert est passé en début de semaine suivant la catastrophe. Dégager le toit va être compliqué. Le réparer demandera l’intervention de sept ou huit corps de métier. Mais il y a une bonne nouvelle : la structure du château n’a pas été ébranlée par l’impact.
Des signes positifs comme celui-ci, Frantz les guette en permanence. Histoire de voir le verre à moitié plein. Toujours. « L’avantage de Nils ? C’est que nos cinq enfants sont revenus à la maison et ça, c’est bien. » Si l’épisode du jeudi a causé quelques frayeur, Paul, le dernier né, s’interrogeait pendant la tempête : « Si je vois un arbre tomber, il suffit que je cours, non ? Je cours plus vite qu’un arbre ! » Après coup, la vision du parc couché, tourmenté dévasté, a dû offrir une leçon plus explicite.
La tempête médiatique de 2005
Jusqu’à présent, la seule tempête connue ici avait été médiatique. Quand la cuvée Domus Maximus 2000 était sacrée meilleur vin rouge français à l’International Wine Challenge en 2005. Une déferlante de journalistes. Un tourbillon flatteur. Nils, elle, s’est montrée moins sympathique. Sans pitié. Et a frappé fort.
De ces dégâts causés, de la fragilité des massifs forestiers et des cultures audoises, Frantz Vènes en a parlé avec le sénateur Sébastien Pla, venu constater sur site l’ampleur de la catastrophe. Et il y a de quoi dire car ici, on n’a pas attendu les derniers épisodes dramatiques pour changer de modèle.
Un changement de modèle réfléchi depuis des années
Depuis des années maintenant, le domaine s’est orienté vers l’agroforesterie. Frantz voit avec Nils la confirmation du bon sens de ses choix : « Durant des décennies, l’homme a modifié les cultures pour les rendre performantes. C’est une grave erreur. La performance, c’est la monoculture et la monoculture, c’est très vulnérable. On le voit avec les pins d’Alep qui composent majoritairement nos massifs aujourd’hui. Ils sont partis en fumée lors de l’incendie et ils n’ont pas résisté aux coups de vent. Avec des espèces variées et différentes, on aurait certainement pas eu autant de dégâts dans l’Aude. La robustesse, la résilience passent par la polyculture. Il est urgent d’avoir une réflexion plus large sur nos forêts. »
Sur les 200 hectares du domaines, « seuls » 100 sont à présent dédiés à la vigne. « Nous travaillons en polyculture intra-parcellaire. C’est à dire que sur chaque parcelle, nous avons plusieurs cultures », détaille Frantz Vènes, pour nos oreilles néophytes. La plupart du temps, ce sont des arbres implantés au pied des vignes afin qu’elles puissent s’y accrocher naturellement. « On pourrait se dire que c’est un mauvais clin d’oeil que la tempête se soit abattue aussi férocement chez nous. Nous qui plantons des arbres tous les ans. » On peut aussi constater que si Nils a couché les pins en bordure de parcelle, il n’a pas eu prise sur les arbres récemment plantés dans les vignes.
Les sols sont flingués
« La monoculture a fatigué, pour ne pas dire flingué, les sols. » Ici depuis juin 2022, plus aucun épandage de produit phytosanitaire n’a eu lieu. Adieu les intrants. « Dans nos vignes, oui c’est la jungle. Ça pousse, c’est vivant. Mais seuls les cimetières sont tout propres… » glisse, philosophe, Frantz Vènes qui, pour se redonner un boost au moral après ce terrible épisode, se remémore la phrase d’un viticulteur à la retraite venu lui acheter quelques cartons : « J’aime ton vin parce que j’y sens du vivant. »
Après le fracas du 12 février, il reste cela. Du vivant. Et tant qu’il y a du vivant, il y a de l’espoir.