Sur le bout des langues , la chronique de Michel Feltin-Palas

Michel Feltin-Palas
mfeltin-palas@lexpress.fr
Faut-il instaurer la « coofficialité » du corse et du français ?
En Corse plus qu’ailleurs, la langue est une question explosive (pardon pour le jeu de mots facile). En l’abordant cette semaine, je risque d’ailleurs de heurter les convictions de certains lecteurs. Je les prie par avance de bien vouloir m’excuser, mais l’enjeu me paraît d’importance.
L’occasion m’en est donnée par un excellent livre qui vient de paraître (1). Disons les choses d’emblée : son auteur est engagé, puisqu’il s’agit d’un élu nationaliste. Mais Romain Colonna est également maître de conférences en sociolinguistique, ce qui donne à son ouvrage toute sa valeur. On s’en doute : il défend avec vigueur la nécessité d’instaurer la coofficialité du corse et du français sur son île, en accordant à l’un et à l’autre le même statut, mais il le fait avec une qualité d’argumentation que l’on rencontre rarement dans un débat où la passion et l’inculture l’emportent souvent.
La forme qu’il a retenue est de surcroît très agréable. Cinquante mini-chapitres, composés systématiquement d’un titre écrit à la manière d’un tweet (donc en moins de 140 signes), développés sur une ou deux pages. Procédé très efficace qui lui permet de démonter quelques clichés et de promouvoir quelques idées-force. En voici quelques-unes :
– La coofficialité existe déjà dans certains Etats (Afrique du Sud, Suisse, Canada, Finlande…) et dans de nombreuses organisations internationales (Union européenne, Otan, OCDE…).
– Dans ces instances, la France revendique régulièrement la coofficialité pour s’opposer à la toute-puissance de l’anglais. Procédure que notre pays… refuse d’appliquer sur son propre sol.
– Parler est un phénomène naturel, mais le choix de la langue que l’on parle ne l’est pas. Il s’agit le plus souvent du résultat de décisions politiques, comme le montrent les exemples de l’espagnol en Amérique latine, de l’anglais en Amérique du Nord, de l’arabe au Maghreb ou… du français en Corse.
– Lors de sa visite sur l’île de Beauté, en février 2018, Emmanuel Macron a affirmé en substance qu’il était  » favorable au bilinguisme, mais opposé à la coofficialité « . Le problème est que l’un suppose l’autre.  » Penser que le corse peut vivre au côté du français sans avoir les mêmes droits, c’est imaginer qu’une 2 CV peut aller aussi vite qu’une Formule 1 « , résume Colonna avec un sens certain de la formule.
– La coofficialité ne consiste pas à enlever des droits au français, mais à en donner davantage au corse. En latin, rappelle l’auteur,  » co  » veut dire  » avec « , pas  » contre « . Il ne s’agit donc pas de chasser notre langue nationale de l’île, mais de renforcer les chances de la langue corse d’y garder une place, ce qui est très différent.
– Les adversaires de la coofficialité avancent souvent un argument qu’ils croient définitif :  » Personne n’empêche un Corse de parler corse « . Cela est rigoureusement exact, mais revient à oublier une règle essentielle : les langues sont en concurrence entre elles et tout individu  » libre  » de choisir opte pour celle qui lui permet de trouver un emploi et de gagner sa vie. D’où, selon Romain Colonna, la nécessité de doter les langues  » faibles  » d’un véritable statut, via la coofficialité. Et de rappeler à juste titre cette maxime de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. »
Quelle forme prendrait concrètement la coofficialité ? Romain Colonna n’est (volontairement ?) pas très précis sur ce point. Une chose, cependant, paraît claire : l’éducation bilingue deviendrait obligatoire durant toute la scolarité, afin que tout enfant de Corse maîtrise les deux langues, tandis qu’un grand plan de formation serait ouvert aux adultes et aux nouveaux arrivants. Ce dernier élément est essentiel. Contrairement à certains arguments caricaturaux, la coofficialité ne s’inscrit pas dans une vision  » ethniciste « .
Pour autant, personne n’est dupe. Derrière ce combat pour la langue, les nationalistes cherchent évidemment à faire avancer des idées politiques. Une démarche qui illustre l’une des plus vieilles règles de la linguistique : un idiome ne sert jamais seulement à communiquer, il permet aussi à un groupe de se définir comme un groupe. Et cette « conscientisation » peut de fait favoriser les combats autonomistes, voire indépendantistes, comme le montre l’exemple catalan.
Cela dit, la réciproque est tout aussi vraie. Quand l’Etat français refuse d’accorder des droits significatifs aux langues minoritaires, lui aussi agit pour des raisons politiques, au nom de  » l’indivisibilité de la République « . Cette attitude peut se comprendre, à condition de reconnaître qu’elle se traduit par une régression dramatique de la diversité culturelle. En ce sens, le débat sur la coofficialité est légitime et les arguments de Romain Colonna méritent des réponses sérieuses et argumentées.
(1) Pour une reconnaissance politique des langues. Le corse et la coofficialité. Romain Colonna. Editions Albiana, 138 pages, 12 €.
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