Robert Ménard :  » N’effaçons pas de l’histoire les châteaux cathares ! « 

TRIBUNE .  Le maire de Béziers s’élève contre la décision de débaptiser les châteaux cathares symbole pour lui d’un mépris technocratique contre l’histoire occitane

Robert Ménard dénonce le changement de nom des châteaux cathares, désormais présentés comme les « forteresses royales du Languedoc », et y voit un effacement de l’identité occitane.

Ça y est. Les châteaux cathares sont devenus, au prix d’un reniement historique, « Les forteresses royales du Languedoc ». Montségur, Quéribus et toutes ces citadelles du vertige, refuges des derniers résistants cathares au XIIIe siècle, sont recouvertes du nom des vainqueurs de l’époque. C’était prétendument le prix à payer pour être inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Cela nous fait une belle jambe.

Vous me direz, le département de l’Aude a aussi changé son slogan « pays cathare » pour celui, un brin ridicule et insipide, de « l’âme sud ». J’espère qu’ils n’ont pas payé trop cher ceux qui ont eu cette folle créativité.

Voilà deux décisions qui effacent un peu plus l’identité de nos contrées, l’identité forte de notre Midi, si souvent ravagés par l’Histoire. Si souvent humiliés par Paris, par le roi, par le pape. Béziers en sait quelque chose, elle qui fut détruite par ceux-là mêmes en 1209, pour, justement, avoir refusé de livrer les « hérétiques ». Les Cathares, leurs valeurs, leur soif de liberté, leur courage et leur martyr, font partie de notre ADN local. Au nom d’une prétendue rigueur scientifique, on gomme un peu plus leur nom, eux qui sont déjà réduits à peu de chose dans les manuels d’histoire.

Sentiment d’usurpation

Des cabinets d’experts et des élus déconnectés ont rayé d’un trait de plume le passé cathare. Cela ne passe pas. Je le vois dans les réactions si nombreuses des gens du Sud, pas seulement les occitanistes. Sur les réseaux sociaux et ailleurs. Il y a clairement un sentiment d’usurpation, un de plus. L’impression qu’on a encore volé un petit morceau de notre mémoire. Comme si les Cathares étaient décidément de trop, même morts.

Oui, notre identité, si fragile, si précieuse, n’est pas seulement menacée par une immigration incontrôlée. Elle l’est aussi par nous-mêmes, trop enclins à céder à une modernité artificielle, aux injonctions marketing de décideurs froids et mécaniques. L’histoire n’est pas un cours magistral tenu dans un colloque, devant un parterre de spécialistes. Quand on gravit le pog de Montségur, quand on croise le « champ des brûlés » – prats dels crémats en langue d’Oc –, on est saisi par l’infinie tragédie. Sur cette pelouse, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants ont été brûlés vifs. Parce qu’ils refusaient d’abjurer leur foi. Sur cette terre battue par les vents, pas de slogans insipides, pas de campagne touristique. La réalité atroce de la répression. Menée au nom du Christ. Pas sûr que ce dernier ait vraiment apprécié d’ailleurs.

Quand notre terre occitane a enfin été dressée, ré-éduquée par le roi du Nord, le traumatisme était profond. Il en reste quelque chose aujourd’hui, au fond de nous. Comme un vague sentiment d’infériorité par rapport à Paris. On moque notre accent, on moque notre manière de parler fort, d’aimer, de vivre aussi. Je le ressens profondément. Cela me brise le cœur.

Centralisme mortifère

Vous le voyez, avec cette histoire si particulière, tout réduire à l’immigration arabe et africaine, c’est de la paresse intellectuelle. Le mal est plus profond et il vient au moins autant de nous. Ce n’est aucunement la faute du balayeur malien ni de la serveuse marocaine si notre pays ne s’aime plus lui-même et méprise ce qu’il a été, s’il supprime des pans entiers de son passé. Ce n’est pas la faute du livreur tunisien ou du taxi camerounais si notre récit national se cantonne depuis longtemps à une histoire parigo-parisienne.

C’est l’autre mal qui nous dévore depuis trop longtemps. Le jacobinisme, le centralisme mortifère qui finit par assécher ce pays joliment bigarré, riche de terroirs et de légendes, de cultures et de mots, d’accents et d’amours. Ce combat-là, la Droite ne le mène pas. Ne le mène plus. Elle singe le centralisme de la Gauche. Elle se fait plus jacobine que Robespierre. Fainéante, sans originalité, elle ne s’empare pas de la défense des petites patries. Elle est tristement, fatalement parisienne.

Juste une petite anecdote pour finir. Il y a quelques jours à Béziers, nous avons ajouté plusieurs panneaux de signalisation bilingues français et occitan. Ce n’est pas du folklore. C’est la reconnaissance d’une langue, d’une culture, d’une terre. L’occitan n’est pas une langue étrangère ; c’est une part de nous. Les réactions de la population ont été enchantées, pleines de fierté. Cela nous a presque surpris. Peut-être que, tout simplement, les gens en ont assez de cette mondialisation obligatoire qui arase tout. Alors, s’il vous plaît, arrêtez d’effacer ce que nous sommes. Nous ne sommes pas une page blanche. L’immigration pose des défis majeurs, c’est vrai. Mais tant que nous continuerons à nous mépriser nous-mêmes, nous serons incapables d’y répondre. Pour nous, les châteaux cathares resteront les châteaux cathares. Que cela vous plaise ou non.   ( Tribune publiée par Le Point le 30 juillet 2026 ) .

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